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Louise Arbour s'en va
Le Journal de Montréal, samedi 8 mars 2008

ONU | DÉFENSE DES DROITS DE L'HOMME

Louise Arbour s'en va

Pour le moment, elle rêve de se consacrer au jardinage


PHOTO AFP
Louise Arbour a présenté hier son dernier rapport à Genève.
GENÈVE | (AFP) Épuisée par quatre années sur la brèche, la Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, la Canadienne Louise Arbour, a annoncé qu'elle quitterait son poste fin juin sans solliciter un nouveau mandat.

Après avoir informé le secrétaire général des Nations Unies, Mme Arbour a présenté hier son dernier rapport annuel devant le Conseil des droits de l'homme réuni à Genève.

La Haut commissaire, 61 ans, a assuré à des journalistes qu'elle avait pris cette décision «essentiellement pour des raisons personnelles» et non en raison des attaques parfois virulentes dont elle a été la cible. «Ce travail est très dur (...). Je ne suis pas prête à me consacrer à cet engagement pour encore quatre ans», a-t-elle dit à des journalistes. Pour le moment elle rêve de se consacrer au jardinage... «mais je sais que ce n'est qu'un rêve, que ce n'est pas pour moi», a commenté Mme Arbour.

La Haut commissaire a dû faire face aux critiques des États-Unis et de nombre de pays en voie de développement dont elle a dénoncé les violations des engagements en matière de droits de l'homme.

Des tensions

«Je ne renonce pas à un second mandat à cause de ces critiques, bien au contraire : je dois me raisonner pour résister à la tentation de rester pour y faire face», a-t-elle insisté. Mme Arbour a admis que des tensions existaient avec le Conseil des droits de l'homme, dont certains États membres voudraient bien voir le Haut commissariat sous leur coupe. «C'est un débat institutionnel très complexe : le Haut commissariat dépend du secrétaire général, et le Conseil est un organe subsidiaire de l'Assemblée générale de l'ONU. Ce débat n'est pas fini, ça ne fait que commencer».

Sa succession

Evoquant sa succession, Mme Arbour a estimé qu'il serait «très utile» que le prochain Haut commissaire soit issu d'un pays en développement.

«On doit représenter le monde. (...) C'est important que le haut commissariat en général et son représentant ou sa représentante soit un miroir des attentes de toute la communauté qu'il doit servir», a-t-elle dit. Pour elle, son successeur devrait présenter «une image qui le rapproche des détenteurs de droits dans les pays ou les régions qui se sentent les plus éloignés de nos efforts», a-t-elle encore expliqué.

Son plus grand regret, a-t-elle dit, est de ne pas avoir réussi à mener à bien son projet de réunir et coordonner les organes de l'ONU chargés de superviser les différents traités et conventions en matière de droits de l'homme. «J'ai été vraiment en avance sur mon époque : cela se fera... dans 15 ans», a prédit Mme Arbour.


NATIVE DE MONTRÉAL

Une combattante

GENÈVE | (AFP) La Canadienne Louise Arbour, 61 ans, qui ne sollicitera pas de nouveau mandat de Haut commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, a bataillé pendant quatre ans face aux pressions et critiques parfois virulentes des États qu'elle mettait sur la sellette.

Blessée

«J'ai été vraiment blessée par des attaques personnelles, surtout lorsqu'elles mettaient en cause mon intégrité ou celle de mon personnel sur le terrain», a-t-elle confié à des journalistes en insistant cependant sur le fait que son départ n'était pas motivé par ces pressions. «Bien au contraire, il faut que je me raisonne pour ne pas céder à la tentation de rester pour y faire face», a-t-elle ajouté.

Cette petite femme énergique, née à Montréal le 10 février 1947, est devenue mondialement célébre en mai 1999, en inculpant l'ex-président yougoslave Slobodan Milosevic de crimes contre l'humanité au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPI) où elle avait été nommée Procureur en octobre 1996.

Peu de temps après ce coup d'éclat, cette juriste brillante était revenue au pays en septembre 1999 pour sièger à la Cour suprême du Canada.

Vive et enjouée, le visage encadré de cheveux châtains légèrement bouclés, Mme Arbour joint à un parcours professionnel sans faute un charme et une jovialité qui tranchent agréablement avec les manières souvent compassées des fonctionnaires et des diplomates des Nations Unies.

Retour au pays

Au Canada, les sollicitations ne devraient en effet pas manquer pour Mme Arbour qui s'y est taillée une solide réputation de juriste brillante et intègre, acquise comme juge à la Cour suprême de l'Ontario, puis à sa Cour d'appel, et enfin à la Cour suprême du pays.

Durant toute sa carrière, cette mère de trois enfants a été portée par une «incroyable détermination» alliée à un sens aigu de l'intégrité, selon le professeur Harry Arthurs, d'Osgoode Hall pour qui elle est «une intellectuelle brillante, pleine d'humour et sans prétention».


Des lois sexistes encore en vigueur

GENÈVE | (AFP) Des lois discriminatoires envers les femmes restent en vigueur dans les codes civils ou pénaux de presque tous les pays, a affirmé hier Louise Arbour.

«Les États n'honorent pas leur promesse de les modifier ou des les abolir», a déploré Mme Arbour dans une déclaration transmise à la veille de la Journée internationale de la femme.

«Alors qu'approche le 60e anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'Homme, il est honteux que beaucoup de femmes ne puissent jouir de leur droits fondamentaux à la surface du globe», at-elle ajouté.

Conséquences

Ces lois ont des conséquences parfois mineures mais aussi très graves, particulièrement en matière de violence sexuelle, un crime qui n'est pas reconnu juridiquement dans un État du monde, a noté la Haut commissaire sans désigner le pays en question.

Ailleurs, lorsque le viol est reconnu en tant que crime, il arrive que la loi ne soit pas correctement appliquée, a-telle poursuivi, soulignant que 53 États ne reconnaissent pas le viol conjugal.

Les lois sexistes vont de la simple interdiction faite aux femmes mariées de conserver leur nom de jeune fille à l'impossibilité d'hériter, de posséder la terre ou de se déplacer autrement qu'en compagnie d'un membre masculin de la famille.

Dans certains pays, les femmes ne peuvent devenir fonctionnaire et leur accès à l'éducation et à l'emploi est très limité, a déclaré Mme Arbour, regrettant que les promesses faites lors de la Conférence mondiale des femmes de Pékin en 1995 reste souvent lettre morte.

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Le Figaro, samedi 28 juin 2008

Louise Arbour, femme de droits

JÉRÔME BOUIN
Le Figaro


À propos des huit années de présidence de George W. Bush, Louise Arbour déplore «une politique très claire de l'administration qui a consisté à essayer d'écarter le rôle des tribunaux». Crédits photo : AFP
PORTRAIT – À quelques jours du terme de son mandat de haut commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, la magistrate canadienne s'est confiée au figaro.fr. Rencontre avec l'une des figures marquantes du droit et de la justice internationale.

26 mai 1999. La date est incontournable pour qui veut retracer l'itinéraire de Louise Arbour, haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme. Ce jour-là, la juge canadienne âgée à l'époque de 52 ans inculpe le président serbe Slobodan Milosevic de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Une première pour un chef d'État en exercice.

Près de dix années plus tard, et alors qu'elle se prépare à quitter les bords du Lac Léman, à Genève, ou siège le haut commissariat aux droits de l'homme, elle revient sur cette période charnière qui aura autant façonné sa propre destinée que le visage de la justice internationale. «Cet événement a mis beaucoup d'ombre sur le travail que je faisais au même moment et avec la même intensité sur le Tribunal Pénal pour le Rwanda, nuance-t-elle tout de suite. La partie la plus difficile de mon travail à l'époque était de gérer les deux dossiers».

Pour cette rencontre organisée à quelques jours du terme de son mandat, elle a accepté de s'enfoncer dans un des confortables fauteuils en cuir du grand bureau qu'elle occupe au deuxième étage du Palais Wilson, ancien siège du secrétariat général de la Société des nations, l'ancêtre de l'actuelle ONU. «J'ai du m'y asseoir deux fois en quatre années», plaisante-t-elle.

Née à Montréal en 1947, Louise Arbour effectue un parcours brillant dans la magistrature canadienne. Un parcours marqué par un premier coup d'éclat : en 1995, à la tête d'une commission d'enquête sur la prison pour femmes de la province de l'Ontario, elle épingle le système pénitentiaire de son pays. Un premier fait d'armes qui illustre bien la philosophie qui n'aura de cesse de guider le personnage : le droit, encore le droit, toujours le droit.

«Finalement, elle avait raison»

Pourtant, en 1999, au moment où elle inculpe Milosevic, les diplomates, rejoints par la majorité des éditorialistes de la presse internationale, n'ont de cesse de critiquer une stratégie vouée à l'échec, et contraire à l'objectif d'apaisement d'une région meurtrie par la guerre. «Finalement, elle avait raison», reconnaît après coup Catherine Durandin, spécialiste des Balkans à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). «Elle a posé, face à la légitimité d'une stratégie d'apaisement, la légitimité du droit».

Cette priorité donnée au droit, au sens purement juridique du terme, on la retrouve dans sa ligne de conduite en tant que haut commissaire pour les droits de l'homme, un poste dans lequel elle a succédé au brésilien Sergio Vieira de Melo, tué en août 2003 dans l'attaque contre le siège des Nations Unies à Bagdad et dont le buste trône devant le Palais Wilson. C'est le cas lorsqu'elle dénonce, au sujet des huit années de pouvoir de George W. Bush, «un recul alarmant sur la question des droits fondamentaux, des libertés civiles et politiques». C'est un peu la juge qui parle quand elle regrette «une politique très claire de l'administration qui a consisté à essayer d'écarter le rôle des tribunaux». Et Louise Arbour de citer l'utilisation de la base de Guantanamo ou les prisons secrètes de la CIA. Pour elle, il n'est souvent pas besoin d'inventer de nouvelles règles pour punir les abus. Il faut simplement appliquer les textes.

Les États-Unis sont d'ailleurs le seul sujet qui, sans la faire sortir de sa réserve, lui fera utiliser un vocabulaire un peu moins neutre. Sur le reste, de la situation au Tibet à sa propre succession en passant par la visite en France de Mouammar Kadhafi ou celle à venir de Bachar el-Assad - «Je n'ai pas d'objection à ce que les gens se parlent», explique-t-elle -, elle ne sortira pas des clous. Peut-être parce qu'à moins de deux semaines du terme de son mandat, le moment n'est pas venu de susciter la polémique.

Aussi sur l'opportunité de confier les Jeux olympiques à la Chine : «Ce n'est pas mon champ d'action». Sur les déclarations fracassantes de Carla Del Ponte, qui lui a succédé au TPI, à propos d'un supposé trafic d'organes au Kosovo : «Je n'ai pas de commentaires à faire». La question la laisse même interdite. Un sourire. On peut passer à autre chose. C'est sans doute cela Louise Arbour. La fermeté n'empêche pas la cordialité. Et vice-versa.

«Les citoyens sont détenteurs de droit»

Là où elle demeure en revanche intarissable, c'est sur la question de la machinerie onusienne de promotion des droits de l'homme. Elle aime d'ailleurs prendre à contre-pied ses interlocuteurs, souvent prompts à dénoncer les carences en matière de droits civils et politiques dans les pays émergents. Ainsi, quand on lui fait remarquer la présence du Gabon parmi les nouveaux membres du Conseil des droits de l'homme, elle riposte, affirmant qu'elle n'aurait «aucune confiance dans un conseil qui serait ‘un club auto choisi' par les bien-pensants, qui se permettrait de mettre le monde entier en jugement». «Il est toutefois regrettable que certains membres continuent de s'attaquer aux experts indépendants missionnés par l'ONU», lui rétorque Antoine Madelin, responsable pour les Nations Unies à la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH).

La haute commissaire de l'ONU charge également les pays occidentaux, coupables à ses yeux d'«avoir cru que le bénéfice des droits économiques, sociaux et culturels (qu'elle différencie des droits politiques et civils) viendrait des marchés et de la prospérité».

À l'heure de quitter Genève, Louise Arbour ne semble pas vraiment nostalgique. Elle décrit un travail «exigeant», notamment de par son caractère conflictuel dans le dialogue avec les États. «Ces rapports parfois tendus sont inévitables» à ses yeux, mais, justifie-t-elle, si «les gouvernements sont détenteurs d'obligations, les citoyens sont aussi détenteurs de droit».

Sa mission à l'ONU l'aura aussi éloignée de sa famille, de son Québec natal. La future ex-haute commissaire n'aspire donc désormais qu'à une chose : «du repos et de longues vacances». Et surtout, «ne prendre aucun engagement» dans l'immédiat. Reste à savoir combien de temps elle résistera avant d'embrasser une nouvelle mission, un nouveau combat.

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